À qui profite réellement la renaissance du secteur pétrolier et gazier syrien ?

  • Le gouvernement central syrien a repris le contrôle de la majeure partie de ses ressources pétrolières et gazières en janvier 2026, réactivant ainsi une source de revenus essentielle après l’effondrement de la production, passée de 380 000 barils par jour à environ 80 000 barils par jour avant la chute d’al-Assad.
  • À la suite du transfert par Shell de sa participation dans le champ d’al-Omar à la Syrian Petroleum Company (SPC), et de l’intérêt manifesté par les majors américaines ConocoPhillips et Chevron pour le secteur, le paysage des investissements s’est profondément transformé.
  • Après l’arrêt des exportations de brut iranien consécutif à la chute du gouvernement fin 2024, la Russie est devenue le principal fournisseur de pétrole brut et de produits pétroliers à la Syrie, avec une moyenne de 115 000 barils par jour exportés en janvier 2026.

La tentative de reconstruction du secteur pétrolier et gazier syrien a franchi une nouvelle étape en janvier 2026, lorsque les forces du gouvernement d’al-Charaa ont pénétré dans des territoires longtemps contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, et imposé un nouveau cessez-le-feu. Aux termes de l’accord conclu le 18 janvier, Damas a pris le contrôle administratif et sécuritaire de l’ensemble des principaux gisements pétroliers et gaziers précédemment détenus par les FDS dans le nord-est du pays. Pour la première fois depuis 2011, le gouvernement de Damas a recouvré une autorité effective sur la majeure partie des ressources nationales en hydrocarbures, rouvrant une source de revenus vitale, tout en exposant le secteur à de nouveaux risques politiques et commerciaux.

Avant le conflit, la Syrie produisait environ 380 000 barils par jour de pétrole et 25,5 millions de mètres cubes par jour de gaz naturel. Avec l’extension des combats après le déclenchement de la guerre civile en 2011, la production s’est effondrée. La production pétrolière a chuté d’environ 80 %, tombant à quelque 30 000 barils par jour au cours des premières années du conflit, tandis que la production de gaz était divisée par deux, à environ 12 millions de mètres cubes par jour. Le recul de la production gazière a été moins brutal, la plupart des grands gisements étant situés dans le bassin de Palmyre, près de Damas, resté relativement sûr et sous contrôle gouvernemental. À l’inverse, le pétrole est concentré dans le nord-est, où les combats ont été les plus intenses. Ces gisements de pétrole lourd ont été contrôlés pendant des années par les FDS, principaux rivaux du gouvernement central dirigé par Assad. Tant que ces zones sont restées hors du contrôle de l’État, la relance énergétique de la Syrie est demeurée structurellement entravée. Après la chute du régime fin 2024, les négociations entre le gouvernement et les FDS se sont poursuivies de manière intermittente tout au long de l’année 2025, tandis que des affrontements persistaient. L’équilibre des forces a basculé en janvier 2026, lorsque les forces gouvernementales ont progressé en territoire contrôlé par les FDS et obtenu un nouveau cessez-le-feu. Damas a repris le contrôle des gouvernorats de Deir ez-Zor et de Raqqa, ainsi que de tous les principaux gisements pétroliers et gaziers précédemment détenus par les FDS, notamment les champs d’al-Omar et de Tanak et l’usine de traitement gazier de Conoco.

La reprise des investissements en Syrie a également débuté après la chute du régime de Bachar al-Assad, lorsque les gouvernements occidentaux ont progressivement assoupli les restrictions économiques. En juin 2025, les États-Unis ont levé les sanctions visant la Syrian Petroleum Company (SPC), emboîtant le pas à l’Union européenne et au Royaume-Uni. Les restrictions bancaires ont été allégées et un accès limité au réseau SWIFT a été rétabli. Cependant, les premiers investisseurs à revenir ont été les partenaires du Golfe. L’Arabie saoudite s’est imposée comme un partenaire central, signant en août 2025 des accords portant sur le développement, le forage, le traitement des gisements de gaz et des projets solaires. La Saudi Electricity Company a accepté de coopérer dans les domaines de la production d’électricité et des infrastructures de réseau. En novembre, Dana Gas, basée aux Émirats arabes unis, a signé un accord pour évaluer les gisements de gaz existants, et en décembre, l’Arabie saoudite a conclu quatre autres accords énergétiques.

Le gaz, moins endommagé que les infrastructures pétrolières et directement lié aux pénuries chroniques d’électricité, est devenu l’axe prioritaire des premières phases de reconstruction et d’investissement. La Banque mondiale a approuvé un programme de 146 millions de dollars visant à stabiliser les réseaux de transport et de distribution. La Syrie a également relancé l’exploration gazière, avec le lancement de quatre puits près de Damas, à al-Touwani, fin 2025, la première production étant attendue à la mi-2026. Un consortium dirigé par le Qatar s’est engagé à investir 7 milliards de dollars dans la construction de nouvelles centrales électriques au gaz, et en août 2025, la Syrie a commencé à importer du gaz azerbaïdjanais via la Turquie par le gazoduc Kilis-Alep, avec un objectif d’environ 1,2 milliard de mètres cubes par an.

Le réengagement occidental est demeuré jusqu’à présent prudent et limité. Le secteur pétrolier syrien reste fortement exposé aux risques, ce qui influence le comportement des investisseurs. Fin janvier 2026, Shell a annoncé son retrait du champ d’al-Omar et le transfert de sa participation à la SPC. L’entreprise n’avait pas eu accès à cet actif durant les années de contrôle par les FDS et a choisi de ne pas s’y réengager après la reprise par Damas, conformément à sa stratégie de retrait des juridictions à haut risque, illustrée notamment par son départ du champ irakien de Majnoun en 2018 et de ses actifs terrestres nigérians en 2024.

Bien que le PDG de la SPC ait annoncé son intention d’attribuer des permis d’exploration à TotalEnergies et Eni, les grandes compagnies européennes demeurent prudentes. Les nouveaux entrants les plus probables sont dès lors des entreprises américaines, bénéficiant d’un soutien politique et sécuritaire significatif. En novembre 2025, ConocoPhillips a signé un accord préliminaire avec la SPC et Novaterra pour développer les ressources gazières et étendre l’exploration. Le 4 février, Chevron et Power International Holding, société qatarie, ont signé un protocole d’accord avec la SPC pour le développement des gisements pétroliers et gaziers offshore prometteurs du pays, avec un objectif de premiers forages à l’été 2026.

Parallèlement au réengagement occidental et du Golfe, la Russie demeure l’acteur extérieur le plus actif, tant avant qu’après la guerre. Des entreprises russes étaient présentes avant 2011, notamment Tatneft, qui avait commencé ses activités à Deir ez-Zor dans le cadre d’un accord de partage de production avec la SPC. L’exploration a été interrompue après le déclenchement du conflit, mais le rôle de Moscou s’est accru pendant la guerre grâce à des accords de sécurité ayant permis à de petites entreprises russes d’accéder aux champs pétroliers repris à l’État islamique par des forces privées soutenues par la Russie. Sous Bachar al-Assad, l’Iran était devenu le principal fournisseur de pétrole de la Syrie, assurant la majeure partie du brut et des carburants importés malgré les sanctions et maintenant les raffineries en activité. Ce soutien a pris fin après l’effondrement du régime fin 2024, permettant à la Russie de combler rapidement le vide. Dès le début de 2025, Moscou a commencé à exporter du brut et des produits raffinés vers la Syrie, d’abord via des cargaisons de mélange ARCO (NDLR : des cargaisons de brut léger mélangé, plus faciles à raffiner et adaptées pour éviter l’arrêt des raffineries syriennes) en mars — évitant ainsi des arrêts de raffineries — puis de brut de l’Oural et de produits raffinés. En janvier 2026, les exportations russes vers la Syrie ont atteint environ 115 000 barils par jour, selon les données de Kpler.

Le gouvernement syrien a commencé à tester les exportations de brut après l’allègement des sanctions à la mi-2025, sondant la demande sur les marchés méditerranéens. Une cargaison a quitté le terminal de Tartous en septembre 2025 à destination de la Sardaigne, où se trouve la raffinerie Saras de Vitol, l’une des plus modernes de la région. Le brut syrien demeure difficile à commercialiser : il est lourd (environ 23° API), riche en soufre (environ 4 %) et, selon Energy Intelligence, fortement dilué avec de l’eau. Seules des raffineries complexes capables de traiter des pétroles lourds et contaminés peuvent absorber de tels volumes. Son principal atout reste toutefois son prix : les cargaisons de la SPC auraient été proposées avec une décote d’environ 10 dollars par rapport au Brent, ce qui en ferait le brut lourd non sanctionné le moins cher du bassin méditerranéen. Les raffineurs disposés à relever ces défis opérationnels sont ceux qui ont le plus à gagner du retour de la Syrie sur les marchés pétroliers.

Le retour inégal des capitaux étrangers en Syrie post-Assad illustre l’intensification de la concurrence géopolitique, les intérêts russes et occidentaux convergeant désormais vers les mêmes ressources et infrastructures énergétiques. Moscou cherche à préserver la position économique et politique privilégiée acquise durant la guerre et consolidée par ses approvisionnements en carburant, tandis que les gouvernements et entreprises occidentaux considèrent l’engagement énergétique comme un levier de stabilisation et d’influence politique. Pour Damas, la gestion de cette rivalité constitue un enjeu politique majeur. La Russie demeure un partenaire clé, offrant proximité géographique, accès logistique et approvisionnement fiable en carburant, tandis que l’implication occidentale apporte capitaux, technologies et légitimité internationale. Des considérations sécuritaires sous-tendent cet équilibre : la décision de Washington de limiter son soutien aux forces kurdes et de réorienter son appui vers Damas a affaibli les FDS, permettant la reprise des principaux gisements en janvier 2026 et faisant du soutien militaire et diplomatique occidental la principale garantie extérieure de la consolidation territoriale syrienne.

Le redressement énergétique de la Syrie demeure ainsi étroitement lié à son orientation en matière de politique étrangère. Le gouvernement doit s’appuyer sur la Russie pour assurer une stabilité immédiate tout en affichant sa fiabilité auprès de ses partenaires occidentaux afin de garantir investissements et garanties de sécurité à long terme. La production d’électricité à partir du gaz devrait se redresser en premier, compte tenu de son rôle central dans la stabilisation économique et sociale. La production pétrolière progressera plus lentement, freinée par les dommages aux infrastructures, la prudence des investisseurs et les risques politiques persistants. La capacité de Damas à gérer cet environnement complexe, marqué par des intérêts divergents, et à transformer les gisements reconquis en croissance durable plutôt qu’en nouvelle dépendance stratégique, déterminera la solidité de son architecture énergétique d’après-guerre.

Cet article a été traduit et édité par Syria Intelligence. Par Natalia Katona, analyste indépendante sur le marché des matières premières, basée aux Émirats arabes unis. La version originale de cet article a été publiée le 11 février 2026 sur oilprice.com en anglais «  Who Really Owns Syria’s Oil and Gas Comeback? »

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