
Damas a autant besoin de Moscou que Moscou a besoin de Damas
Fin du mois dernier, le président syrien Ahmed al-Charaa s’est rendu à Moscou pour la deuxième fois depuis son entrée en fonction.
« J’ai vu beaucoup de neige en chemin et cela m’a rappelé une histoire », a-t-il déclaré à Vladimir Poutine au Kremlin. « Je me suis souvenu que de nombreuses puissances militaires ont tenté d’atteindre Moscou, mais ont échoué grâce au courage des soldats russes, et aussi parce que la nature elle-même a contribué à protéger cette terre bénie. »
Ces propos, en apparence sincères, pouvaient surprendre de la part d’un chef militaire dont les forces avaient été bombardées par l’aviation russe durant la guerre civile syrienne.
La chute de l’ancien président syrien Bachar al-Assad a constitué un revers pour le Kremlin. Toutefois, Moscou a absorbé le choc sans dommages majeurs. La relation bilatérale doit désormais être redéfinie sur de nouvelles bases : non plus dans un schéma de protecteur à protégé, mais dans une logique de partenariat plus équilibré.
La Russie s’inscrit pleinement dans la stratégie de diversification diplomatique du nouveau gouvernement syrien. Damas entend multiplier ses appuis sans devenir l’instrument d’un agenda géopolitique étranger. À ce stade, Moscou semble disposée à s’adapter à cette nouvelle donne.
Pour la Syrie, les motivations sont avant tout pragmatiques. La Russie demeure un partenaire militaire historique. L’essentiel de l’arsenal syrien est d’origine russe, et les forces armées ont été formées à son utilisation. Dans un contexte de stabilisation fragile, Damas a besoin d’appuis sécuritaires. Les policiers militaires russes, déjà déployés par le passé et relativement bien perçus localement, contrôlent huit points d’observation entre Qouneitra et le plateau du Golan. Des discussions sont en cours concernant un éventuel déploiement de forces russes de surveillance dans le sud du pays, dossier sensible également abordé avec Israël.
Sur le plan économique, la Syrie cherche à se rouvrir au monde, mais elle dispose de peu d’atouts immédiats à proposer. Le Kremlin, de son côté, se dit prêt à fournir une assistance économique ainsi que des cargaisons de céréales en signe de bonne volonté, alors que se poursuivent les négociations relatives à ses bases militaires en Syrie. La Russie détient par ailleurs près de 20 milliards de dollars d’investissements dans les secteurs productifs syriens — énergie, infrastructures, installations industrielles — correspondant aux besoins structurels de long terme du pays.
L’environnement international joue également en faveur de Moscou. Son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies constitue un levier diplomatique déterminant. Par ailleurs, les relations entre les États-Unis et la Russie ne sont plus marquées par une confrontation directe en Syrie ; leurs intérêts tendent désormais à converger sur la stabilisation du pays. Le retrait progressif de l’Iran a, de surcroît, été perçu comme un facteur d’apaisement par les deux capitales.
Washington comme Moscou affichent un soutien prudent aux efforts du nouveau pouvoir syrien pour restaurer la stabilité et l’intégrité territoriale. Le retrait du soutien américain aux Forces démocratiques syriennes (FDS), à dominante kurde, en constitue une illustration. Ce repositionnement a conduit la Russie à se retirer de sa base de Qamichli, mission désormais jugée accomplie, les troupes étant redéployées là où Moscou estime ses priorités stratégiques plus pressantes, notamment en Ukraine.
D’autres facteurs, plus discrets, entrent en ligne de compte. Lors de la première visite d’al-Charaa à Moscou en 2025, un membre de sa délégation se distinguait par l’absence de barbe — singularité dans un gouvernement dominé par des figures islamistes. Il s’agissait de Maher al-Charaa, frère aîné du président et secrétaire général de la présidence, poste central dans l’architecture du pouvoir syrien. Jusqu’en 2022, alors qu’Ahmed tentait de consolider son influence au Moyen-Orient, Maher exerçait comme gynécologue à Voronej, en Russie, où il était marié à une ressortissante russe.
Ces liens personnels ont facilité l’établissement de canaux directs avec les nouvelles autorités syriennes. Maher al-Charaa a depuis été chargé du développement des relations avec Moscou.
Les affinités politiques jouent également un rôle. Si la situation intérieure syrienne demeure fragile, al-Charaa sait que la Russie ne conditionnera pas son soutien à des exigences relatives aux standards démocratiques ou aux droits de l’homme. Pour Moscou, l’essentiel réside dans l’existence d’un gouvernement stable, capable de contrôler le territoire et de combattre l’organisation État islamique (EI), tout en privilégiant une approche fondée sur la souveraineté nationale.
Les déclarations de Vladimir Poutine laissent entendre qu’il considère le président syrien comme un dirigeant légitime, forgé par l’épreuve de la guerre. À ses yeux, il pourrait s’avérer plus efficace que son prédécesseur, longtemps affaibli par les réseaux de corruption et les rivalités familiales.
Les deux pays partagent également un intérêt commun à contenir les menaces sécuritaires transnationales. Si Bachar al-Assad vit à Moscou dans une relative discrétion, certains membres de son entourage alaouite, selon des sources non confirmées, continueraient à manœuvrer contre les nouvelles autorités de Damas. Al-Charaa attend du Kremlin qu’il mette un terme à ces initiatives et facilite, le cas échéant, la récupération de fonds syriens détournés.
La Russie nourrit de son côté ses propres inquiétudes. Dans les années 2010, au moins 5 500 combattants musulmans russes auraient rejoint la Syrie pour intégrer des groupes djihadistes salafistes. Des unités originaires du Caucase du Nord, telles qu’Ajnad al-Kavkaz, ont joué un rôle notable dans l’ascension de Hay’at Tahrir al-Cham (HTC). Certains de leurs commandants ont obtenu des responsabilités au sein du nouveau ministère syrien de la Défense, à l’image d’Abdullah al-Dagestani, dirigeant de Jaych al-Muhajirîn wa-Ansar.
Lors de leur entrée à Damas, des combattants du Caucase du Nord ont brandi le drapeau de l’Imarat Kavkaz, organisation tchétchène classée terroriste que l’on pensait démantelée.
Pour Moscou, il est préférable que ces combattants s’intègrent en Syrie plutôt qu’ils ne regagnent la Russie, rejoignent l’EI ou s’engagent dans d’autres conflits, notamment en Ukraine. Depuis 2022, certains réseaux tchétchènes ont étendu leurs activités du théâtre syrien vers la bataille de Bakhmout et la région de Koursk, multipliant les menaces contre le Caucase du Nord. Leur présence en Syrie requiert, pour al-Charaa, une gestion particulièrement délicate.
Au-delà du sécuritaire, l’influence russe repose sur un investissement de long terme dans le capital humain. Sous le régime d’Assad, plus de 35 000 diplômés d’universités soviétiques puis russes ont intégré les élites professionnelles syriennes. Après une interruption, Moscou a relancé en 2025 l’attribution de bourses d’études.
La dimension culturelle n’est pas en reste. Marquée par la destruction du patrimoine durant la guerre, la société syrienne demeure sensible aux initiatives de reconstruction. Les travaux de restauration à Palmyre, menés en coopération avec le musée de l’Ermitage et l’Institut russe d’histoire de la culture matérielle, ont été salués. La réouverture de l’Opéra de Damas en janvier 2025, inaugurée par des œuvres de Tchaïkovski, a symbolisé cette continuité culturelle. Si la musique classique ne fait pas l’unanimité, les concerts de musiciens syriens formés à Moscou ou à Saint-Pétersbourg sont perçus par une partie du public comme une composante durable de la vie culturelle damascène.
Enfin, des réseaux transnationaux ont consolidé cette relation. Des personnalités issues de diasporas partagées, telles que Ziad Sabsabi, homme politique tchétchène né à Alep devenu sénateur en Russie, ou l’homme d’affaires syro-ingouche Loay Al-Youssef, illustrent l’existence de liens horizontaux denses, en partie indépendants des structures étatiques centrales.
Au terme de cette recomposition, Moscou dispose en Syrie de multiples leviers lui permettant d’élaborer une politique fondée sur des intérêts réciproques plutôt que sur une relation d’assistance asymétrique. Dans un contexte encore instable, cette approche pourrait, si elle se confirme, s’avérer plus durable et mutuellement bénéfique que les arrangements conclus à l’époque d’Assad.
Cet article a été traduit et édité par Syria Intelligence. Par Dr Anna Matveeva, Senior Visiting Research Fellow au Russia Institute du King’s College London. Elle est l’auteure de Through Times of Trouble: Conflict in Southeastern Ukraine Explained from Within (Lexington Books, 2018). La version originale de cet article a été publiée le 04 février 2026 sur responsiblestatecraft.org en anglais « Why Russia survived — and may thrive — after Syria regime change »
