Le test de Hassakeh : trêve russe ou la séparation ?

L’adjoint de Hakan Fidan à Damas : convergences au sujet de la hantise kurde

Une fragile trêve kurdo-syrienne à Hassakeh est à prévoir avant un retour prochain à la guerre pour une entité kurde. S’il n’est pas clair sur où ira la trêve dans la confrontation entre l’armée syrienne et les Kurdes, ses premiers résultats se font sentir avec une progression du projet kurde en direction d’un fédération, ce qui a poussé Turcs et Syriens à se parler via des canaux secrets pour la première fois depuis l’été 2011, avec l’arrivée de l’adjoint du directeur des services de renseignements turcs Hakan Fidan à Damas.

Les Turcs ont reçu le message syrien lorsque l’aviation syrienne a bombardé ces deux derniers jours, lors des affrontements de Hassakeh, des quartiers généraux des Unités de protection du peuple, accompagnant cela d’un communiqué emprunté au répertoire militaire turc même, et plaçant les unités kurdes dans une seule et même case : le PKK « terroriste ».

Un haut responsable kurde affirme que tout entente syro-turque est désormais possible, d’autant qu’Ankara se comporte sous l’effet de la hantise d’un rapprochement américano-kurde et d’une expansion militaire américaine dans quatre bases aériennes dans les zones de contrôle kurdes. Ledit responsable affirme que les Turcs pourraient avoir recours à l’activation de l’accord sécuritaire d’Adana, signé en 1998 avec Damas. La déclaration syrienne ouvre la voie à une convocation de l’accord sécuritaire car celui prévoit l’engagement syrien à ce que « les autorités syriennes ne permettent au PKK l’établissement d’aucun quartier général, financement ou activité militaire sur le territoire syrien ».

Des correspondances supplémentaires qui n’ont pas été publiées comprennent également « la conservation par la Turquie d’un droit de légitime défense », c’est-à-dire, d’un droit d’intervenir dans le Nord syrien pour faire face à tout péril sécuritaire ou terroriste qui menacerait le côté turc. Le responsable kurde affirme craindre que les Turcs aient recours en fin de compte, sous couverture de l’accord d’Adana et faisant suite au communiqué militaire syrien inédit, à une incursion en territoire syrien pour prendre d’assaut les cantons kurdes.

La mission demeure très difficile pour le général russe à l’aéroport de Qamechli, pour convaincre les Unités de protection du peuple et l’armée syrienne d’affermir la trêve. Les dirigeants kurdes dans le Jabal Qandil considèrent que l’occasion historique de bâtir son projet national est venue, convaincus qu’ils sont que les Américains soutiendront leur projet avec force et que la dissension américano-turque poussera vers cette direction. Les Russes ont réussi hier dans leur seconde tentative d’imposer un accord avant d’entamer toute négociation aujourd’hui, comprenant quatre points :

  • Cessation des combats à partir de 17h hier.
  • Evacuation des blessés et des morts vers les hôpitaux de Qamechli.
  • Retour aux lignes d’avant combat.
  • Entame aujourd’hui de négociation avec la présence d’intermédiaires russes, iraniens et libanais ainsi que des représentants de la Sécurité nationale, de la Défense nationale et des unités de protection du peuple.

La trêve a rendu à la Défense nationale les positions perdues ces six derniers jours dans les accrochages avec les unités de protection du peuple kurde, à savoir la partie méridionale du quartier est d’Al-Nachweh, l’Institut de veille technique, Farn A-Bassel, les Facultés d’économie et d’ingénierie, la branche de l’université Al-Furat et le rond-point du soldat inconnu aux abords sud du quartier arabe d’al-Ghouweïran.

Le règlement comprend l’intégration par les unités de Défense nationale dans la ville, de membres de l’armée syrienne dans la région, pour répondre à une revendication des kurdes afin de réduire la présence de ces unités à Hassakeh, d’autant que celles-ci concurrencent les unités de protection du peuple turcs dans l’enrôlement des membres des tribus arabes. Mais la mauvaise gestion de ces unités et les transgressions commis dans la ville ont donné aux Kurdes une occasion de surenchère à leur encontre, et de s’affronter avec elles, afin d’en réduire le rôle.

Mais il est cependant difficile d’imaginer un règlement entre les unités du peuple kurde et l’armée syrienne qui ne soit pas au détriment de cette dernière, comme il a été souvent coutume lors de tous les règlements ayant mis fin à de nombreux différends passés. Les unités de protections kurdes en profitaient pour progresser dans Hassakeh, dont elles contrôlent maintenant le tiers ainsi que Qamechli, où la portion de souveraineté de l’Etat syrienne s’est réduite à quelques quartiers. Après trois ans de tactiques et de test d’administration autonome, les Kurdes ont avancé en direction d’une fédération, qui commence à tracer sa route. Ils s’en est en effet suffi le 17 mars dernier que deux cents personnes lèvent la main dans la salle de l’Union démocratique kurde dans la commune d’Al-Ramilan lors d’une séance gérée par Aldar Khalil, dirigeant au sein du Mouvement pour une société démocratique, pour que la Djézireh syrienne de l’Euphrate se transforme en une base pour l’implantation d’une entité kurde, en vue de laquelle les mesures se sont accélérées lors de ces trois dernières années d’autonomie. Des positions ont été construites sur le terrain, ainsi que des institutions élues et conseils locaux, en sus d’une armée qui compte désormais entre 30 et 40 mille combattants et dont l’Union démocratique et le PKK croient en sa solidité, au vu des paris éprouvés et qui ont fait montre jusqu’à maintenant de réussite.

Les Kurdes ont parié sur le déclenchement de la guerre civile syrienne historique pour opérer une percée nationale et continuent de parier sur l’empêtrement du régime syrien dans la guerre civile et le recul de la force du centre damascène ainsi que l’incapacité de l’armée syrienne à déployer des troupes supplémentaires dans le Nord-Est. Mais dans sa confrontation avec la force militaire kurde, l’armée syrienne détient toujours ce qu’il suffit pour que Damas mette à l’épreuve l’option militaire dans le gouvernorat de Hassakeh, épicentre du projet kurde. En effet l’armée syrienne possède le bataillon militaire 54 de débarquement aérien dans les alentours de l’aéroport de Qamechli. Il s’agit d’un corps qui compte environ 2500 soldats et officiers. Quant à l’est de Qamechli, y sont postés 500 soldats et officiers de la Brigade d’artillerie 121. La Brigade d’infanterie 123 est, elle, postée dans le Jabal Kawkab, et qui se distingue par le fait que 2500 de ses membres proviennent de Hassakeh même. Le 5è bataillon hybride et 500 de ses membres sont positionnés dans le cœur de la ville. Mais l’option militaire se heurte aux coupures effectuées par les Kurdes dans les lignes d’approvisionnement et de communication entre les unités de l’armée syrienne d’abord, en plus de l’absence de politique à l’égard des tribus et de la faiblesse de sa rivalité dans l’économie de guerre, qui s’est généralisée dans la Djézireh de l’Euhprate, avec l’effondrement de l’économie agricole.

Les Arabes constituent 30% des unités de protection du peuple, mais un expert de Hassakeh affirme que Damas ne peut guère rivaliser avec la force d’attraction kurde. En effet, le salaire d’un membre de la Défense nationale dans la ville dépasse de peu les 30 000 livres syriennes par mois (40 dollars), quand un membre des unités de protection du peuple kurde perçoit plus de 60 000 livres. Quant au salaire d’un policier de l’Assayech, il atteint les 80 000 livres. La faiblesse de Damas est également accrue par un manque de leviers locaux qui viseraient à contrer le projet national kurde et par un morcellement de sa base tribale ou l’émigration massive des chrétiens du centre de la Syrie chrétienne historique, et ce, bien que l’Eglise syriaque dans la région se soit rangée aux côtés de Damas. Damas avait ignoré le projet d’autonomie kurde et perdu une opportunité d’entente avec les Kurdes sur une base nationale, qui réponde à leurs revendications légitimes, et les avaient armés afin de les associer aux combats contre l’ASL et adresser un message fort aux Turcs.

La somme des excès commis par certaines de ces unités à Qamechli reste un détail, car les conditions de la confrontation entre l’Etat syrien et les unités du peuple kurde sont toujours probables entre les deux parties et la trêve ne tiendra guère dans tous les cas, même si elle survivait provisoirement, sous la pression russe, à une métamorphose en une confrontation ouverte. Car Kurdes et Syriens ne sont plus les seuls décideurs dans le Nord syrien. En effet, l’association de l’aviation syrienne – sans précédent contre des positions des sites kurdes à Hassakeh – ajoutée au communiqué de l’armée syrienne qui parle pour la première fois du PKK comme d’un ennemi dans le cadre des affrontements à Hassakeh, précise l’ampleur du pari de Damas sur une compréhension, de la part des Turcs, du message formulé par les plus hautes sphère sécuritaires syriennes.  Message selon lequel un ennemi commun rassemble désormais Ankara et Damas et que seule la Syrie est capable, sans intervention turque, de réduire l’entité kurde en formation, en échange d’une modification des coalitions et une accélération de l’adhésion d’Ankara à l’axe supposé comprendre l’Iran, la Russie, l’Irak et Damas.

A ce message, Ankara a répondu en deux lignes : la première, formulée par Binali Yelderim, le Premier ministre turc, qui remarque que Damas prenait conscience de la menace terroriste de Daech et du PKK. Quant à la deuxième ligne, secrète, elle, des sources arabes bien informées affirment que l’un des adjoints du chef des services de renseignements turcs Hakan Fidan est arrivé à Damas hier, où il a rencontré un haut responsable sécuritaire syrien afin d’examiner des avancements dans le Nord syrien. Les Turcs avaient entamé une tentative similaire d’ouverture de canal de communication avec Damas, avec la venue à Damas d’Ismaël Haqqi Bakin le 27 mai dernier. Le général Haqqi Bakin, est un officier à la retraite, et un des superviseurs de l’accord d’Adana signé avec Ankara en 1998 mais il est aussi l’adjoint du chef des services secrets turcs emprisonnés entre 2011 et 2013, accusé d’être impliqué dans le complot failli d’Arghinkon. C’était la première tentative turque pour ouvrir un canal de communication avec Damas. A cela s’ajoute un autre essai tenté en Algérie entre un haut responsable syrien et un des généraux du même complot.

Côté kurde, il est clair que le PKK a mis tous ses œufs dans le panier américain après son échec à faire face à l’armée turque et la mise en échec par Erdogan de la tentative du Parti démocratique des peuples, mais aussi le désespoir de tous les hommes politiques. Un haut responsable kurde affirme que le PKK est désormais entre les mains de ce qu’il qualifie des faucons de Jabal Qandil, plus précisément les mains du chef du conseil exécutif, Jamil Payek et son adjoint Mourad Qarah Yilan. Ledit responsable kurde affirme qu’un ami a dernièrement rendu visite à Jamil Payek dans le Jabal Qandil, et qu’il était revenu avait l’impression qu’un bloc fort et pesant au sein du PKK croyait que les Etats-Unis ne les décevraient pas cette fois-ci, comme ils l’avaient déçu par le passé, et qu’il était maintenant possible de parier sur eux afin d’avancer en direction d’une entité kurde dans le Nord syrien. Et bien que les Américains n’aient guère agi de façon effective lors des bombardements aériens syriens pour protéger leurs alliés kurdes au sol, il n’est pas à prévoir des Etats-Unis qu’ils abandonnent leurs bases syriennes. Selon le Pentagone, les Américains ont redéployé leurs conseillers dans le Nord syrien et ont retiré le groupe qui était positionné dans le parc de loisirs Life Stone à l’ouest de Hassakeh, de même que les groupes qui agissaient au sein de la ville se sont retirés, pendant que trois avions américains prenaient place dans l’aéroport d’al-Rmeilan.

Cet article a été traduit et édité par Syria Intelligence (As-Safir, par Mohammed Ballout, le 22 août 2016)

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