Syria-Intelligence-UNSC-2018

Pas de place pour le compromis politique

La version originale de ce commentaire a été publiée avant l’accord conclu entre la Russie et la Turquie le 17 septembre 2018 à Sotchi. Cet accord avait pour but d’éviter une offensive imminente des forces armées syriennes contre les groupes rebelles et djihadistes dans la province d’Idlib. Mais les multiples violations de cet accord – portant notamment sur l’établissement d’une zone démilitarisée dans la province d’Idlib – sont de nature à remettre en question un statu quo temporaire qui ne satisfait aucune des parties, fermant ainsi la porte à toute idée de compromis politique en Syrie.

Dr. Nikolaos van Dam est un ancien ambassadeur des Pays-Bas dans divers pays du Moyen-Orient. Il a servi d’envoyé spécial néerlandais pour la Syrie et est l’auteur de « Détruire une Nation : la guerre civile en Syrie ».

On peut s’attendre à ce que la guerre en Syrie se poursuive jusqu’à ce qu’une seule des parties ait acquis le contrôle total de tous les territoires, et il est très probable que ce sera le régime du président Bachar al-Assad. Combien de temps la guerre durera encore ? C’est une question qui dépend dans une grande mesure du soutien que les pays étrangers, y compris les États-Unis, la Turquie, l’Arabie saoudite et d’autres pays, sont prêts à donner aux forces militaires syriennes de l’opposition. Et il y a un déclin de leur intérêt à continuer à le faire, car même s’ils continuent à proclamer leur demande initiale qu’il n’y ait aucun rôle à jouer pour le président Bachar al-Assad dans le futur de la Syrie, ils ont dans la pratique commencé à accepter la réalité qu’Al-Assad restera au pouvoir pour une durée indéfinie et qu’il est destiné à faire parti d’une solution politique. La Russie et l’Iran continueront à soutenir le régime syrien, ne serait-ce que parce qu’ils veulent conserver leur allié stratégique au pouvoir.

Comme par le passé, on peut s’attendre à ce que le régime syrien applique une sorte « d’économie de la guerre » dans ses opérations militaires en ce sens qu’il ne prendra pas de risques superflus susceptibles de compromettre sa position militaire. Le régime n’est pas très pressé, et se prépare à attaquer ses ennemis de préférence dans les périodes et parties du pays qu’il considère être les plus favorables. Comme par le passé, il conclura des alliances temporaires avec des partis susceptibles de servir ses objectifs, même avec des adversaires politiques, comme par exemple l’organisation kurde des Unités de Protection du Peuple (YPG) dans le nord.

On peut s’attendre à ce que la province d’Idlib, au nord-ouest du pays, soit l’une des zones de guerre intensive, car elle abrite une concentration de groupes d’opposition armés radicaux, dont beaucoup ont été déportés à Idlib après leur défaite militaire. Comme les groupes militaires radicaux d’Idlib (dont certains sont liés à al-Qa’ida) ne sont pas seulement considérés comme une menace par le régime syrien, mais aussi par d’autres parties, comme la Turquie et les États-Unis, le régime de Damas calcule probablement que ces autres pays pourraient à un moment donné être prêts à assumer une partie du fardeau en éliminant les forces d’opposition syriennes les plus radicales qui y sont présentes. L’objectif du régime syrien n’a pas été d’expulser à Idlib les milices syriennes d’opposition vaincues et leurs familles, dans le but de négocier un compromis politique avec eux par la suite, mais plutôt de les éliminer complètement au moment qui sera considéré militairement adéquat pour le régime.

Il y a encore des zones syriennes sous le contrôle des Américains, des Turcs et d’autres. La Russie, l’Iran, le Hezbollah et le régime syrien veulent éviter les confrontations militaires directes avec eux et préféreraient une « solution politique » conduisant au départ de toutes les forces étrangères du territoire syrien qui n’ont pas été invitées par le gouvernement syrien. Les Américains et les Israéliens, quant à eux, veulent que l’armée iranienne quitte la Syrie dans l’intérêt de la sécurité d’Israël. Comme les Iraniens sont militairement bien implantés en Syrie, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais peut-être que le sommet d’Helsinki (16 juillet 2018) où se sont rencontrés les présidents américain et russe Trump et Poutine pourrait contribuer à une solution. Le président Trump a déclaré plus tôt qu’il souhaitait que ses troupes militaires quittent la Syrie prochainement, mais ses conseillers militaires voient les choses différemment. La perpétuation du régime d’Assad serait dans l’intérêt d’Israël, si on part du fait que le front syro-israélien sur le Golan est resté calme depuis l’Accord de désengagement de 1974.

S’il devait y avoir d’autres négociations entre le régime syrien et les forces de l’opposition, celles-ci porteraient probablement principalement sur les questions militaires. Armistice et cessez-le-feu ou « désescalade de la violence » sont pour le régime syrien un moyen d’améliorer sa position militaire, à partir de laquelle il pourra continuer sa guerre contre tous les groupes d’opposition dans l’objectif de reprendre tout le pays. De telles négociations (comme celles de Sotchi) ne sont pas, du point de vue du régime, conçues comme une étape vers un compromis politique avec l’opposition.

Les pourparlers intra-syriens qui ont eu lieu après que la révolution syrienne a débuté en 2011, n’ont produit aucun résultat positif menant à une solution politique. En fait, il aurait dû être clair dès le début du conflit que les négociations entre le régime et les groupes d’opposition étaient condamnées à l’échec tant que certains points initiaux irréalistes seraient maintenus.

Le président de la Coalition nationale syrienne Ahmad Jarba, le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, le Secrétaire d'Etat américain John Kerry, le 12 janvier 2014 à Paris (photo Reuters)
Le président de la Coalition nationale syrienne Ahmad Jarba, le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, le Secrétaire d’Etat américain John Kerry, le 12 janvier 2014 à Paris (photo Reuters)

Un élément clé des négociations est bien entendu que les parties concernées sont vraiment disposées à parvenir à un compromis. En réalité, les principaux camps voulaient s’éliminer les uns les autres, sinon complètement, du moins dans une large mesure. Ils avaient donc des points de vue complètement différents sur ce à quoi un compromis devrait ressembler.

Le Communiqué de Genève (30 juin 2012), qui est censé être l’une des pierres angulaires des négociations intra-syriennes, prévoit ce qui suit : l’instauration d’un organe de gouvernement transitoire capable d’établir un environnement neutre dans lequel la transition peut avoir lieu. Cela signifie que l’organe de gouvernement transitoire exercerait pleinement les pouvoirs exécutifs. Il pourrait s’agir de membres du gouvernement actuel, de l’opposition et d’autres groupes, et serait formé sur la base d’un consentement mutuel.

Les principaux groupes d’opposition ont insisté à maintes reprises sur le fait qu’il est inacceptable pour eux d’avoir à partager le pouvoir avec le président Bachar al-Assad et ses principaux partisans. Par conséquent, un compromis dans lequel le régime syrien conserverait la plus grande partie de ses pouvoirs semblait être inacceptable pour eux.

Pour l’opposition, qui accepte le Communiqué de Genève (2012), le compromis était qu’ils acceptent les membres du régime dans un organe de gouvernement transitoire. De leur point de vue, un tel organe de gouvernement transitoire exclurait les personnes au cœur du régime syrien qui ont du sang sur les mains, y compris le président. Il n’est pas surprenant qu’une telle option ait été complètement rejetée par le régime au pouvoir à Damas.

Pour le régime, le compromis devait inclure certains membres de l’opposition dans un « gouvernement d’unité nationale », sans leur donner aucun pouvoir susceptible de menacer sa position.

Tant que le président Bachar al-Assad est au pouvoir, il est le principal décideur du côté du régime en matière de négociations. L’opposition continue cependant de dire que leur objectif est le renversement du président Assad et de son régime et qu’ils doivent être traduits en justice. Cette demande explicite a rendu impossible de véritables négociations avec le régime d’Al-Assad.

Néanmoins, l’envoyé spécial des Nations Unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, poursuit inlassablement ses efforts pour parvenir à une solution politique, par exemple en engageant les parties adverses dans des discussions sur des points spécifiques tels que « la gouvernance, une nouvelle constitution, des élections, l’anti-terrorisme, la direction des services de sécurité et des mesures visant à instaurer de la confiance ». Kofi Annan et Lakhdar Brahimi, les prédécesseurs de de Mistura, ont mis fin à leurs efforts restés vains, éprouvant leur tâche comme une « mission impossible ».

L'émissaire de l'ONU pour la Syrie Staffan de Mistura et le représentant permanent de la Syrie aux Nations Unies Bachar Al Jaafari avant le début des négociations de paix à Vienne le 25 janvier 2018 (photo AFP)
L’émissaire de l’ONU pour la Syrie Staffan de Mistura et le représentant permanent de la Syrie aux Nations Unies Bachar Al Jaafari avant le début des négociations de paix à Vienne le 25 janvier 2018 (photo AFP)

La demande explicite de l’opposition selon laquelle le président al-Assad doit disparaître et ne devrait jouer aucun rôle dans l’avenir politique de la Syrie est une exigence qui ne relève pas du cadre du Communiqué de Genève, car rien n’y est dit du rôle du président syrien. Cela signifie que l’opposition continue d’exiger comme point de départ des négociations beaucoup plus que ce qui a été convenu dans le communiqué de Genève. Le résultat c’est que les véritables négociations sont par d’emblée avortées, certainement aussi longtemps que le régime est au pouvoir et qu’il a l’avantage militaire, et plus encore lorsqu’il est en train de gagner la guerre.

Par conséquent, il aurait été bien mieux de mener des négociations sur la base stricte du communiqué de Genève, ce qui était déjà bien assez difficile pour parvenir à un accord. À un stade ultérieur, des demandes supplémentaires auraient pu être formulées, mais pas avant que les négociations elles-mêmes n’aient réellement commencé.

L’un des éléments qui a également contribué à entraver les possibilités de négociations intra-syriennes significatives était et est que la plus grande partie de la soi-disant communauté internationale a formulé des demandes supplémentaires similaires à celles de l’opposition syrienne. La secrétaire d’Etat Hillary Clinton a déclaré directement après l’adoption du Communiqué de Genève en juin 2012 que Bachar al-Assad n’aurait plus aucun rôle à jouer dans l’avenir de la Syrie, un point qui a été répété maintes fois par la suite par de nombreux dirigeants politiques occidentaux et arabes. Ces demandes des nombreux pays qui soutenaient à fond les demandes de l’opposition syrienne à cet égard, en fait ont rendu impossible pour les partis d’opposition syriens eux-mêmes d’exiger moins que ce que leurs partisans internationaux réclamaient déjà (si tant est qu’ils aient déjà envisagé une telle option). De ce fait, les pays occidentaux et arabes concernés ont en pratique contribué à bloquer toute négociation sérieuse depuis le tout le début.

À ma connaissance, aucun de ces États n’a encouragé les groupes d’opposition à accepter d’entamer des négociations en passant outre la demande vaine que le président syrien et le noyau dur de son régime devaient partir.

La plupart des pays occidentaux et arabes soutenant l’opposition ont déclaré qu’ils souhaitaient une solution politique au conflit syrien, ce qui était vrai en principe. Mais ils ne voulaient une solution politique que dans la mesure où elle impliquait un changement de régime. Et il était prévisible que le régime ne serait pas prêt à coopérer à sa propre chute, sans même parler d’éventuelles poursuites judiciaires ou de condamnations à la peine de mort. Les pays occidentaux soutenant l’opposition syrienne soutiennent l’idée de justice et de responsabilité et ne sont généralement pas disposés à se dominer sur ce point, ne serait-ce que parce que le grand public des démocraties des pays concernés soutenait en général l’idée que le régime dictatorial d’al-Assad devait disparaître, en particulier après tous les crimes de guerre et les autres crimes qui auraient, semble-t-il, été commis. On pourrait conclure dans ce contexte que les systèmes démocratiques – indépendamment de tous les aspects positifs de la démocratie – ont à cet égard bloqué une solution politique, car les politiciens impliqués ne pouvaient se résoudre à soutenir un objectif moindre – tel que décrit dans le Communiqué de Genève – parce qu’il ne satisferait pas leurs idées sur les principes moraux et la justice, même si cela avait signifié la poursuite de la guerre avec, à présent, plus d’un demi-million de morts.

La Realpolitik a été rejetée par l’opposition et ses partisans en faveur d’une solution juste qui était irréalisable, et la priorité a été accordée à des déclarations politiques bien intentionnées sur les perspectives de résultats réels. Certains dirigeants politiques peuvent même avoir considéré leurs déclarations politiques comme des succès en eux-mêmes. La plupart des politiques occidentales ne sont que déclaratives et ne fournissent généralement aucun résultat positif tangible pouvant conduire à une solution politique pour l’opposition sur le terrain. Les bonnes intentions largement exprimées n’étaient généralement pas suivies d’actions concrètes décisives, car les pays occidentaux ont, dans une large mesure, les mains attachées par la politique intérieure et internationale. En conséquence, il y avait un décalage entre les objectifs politiques et la réalisation de ces objectifs politiques.

Ce qui à l’origine pouvait être décrit comme une guerre civile syrienne, s’est progressivement développé dans une guerre par procuration. En conséquence, une solution devait être trouvée non seulement entre les parties syriennes elles-mêmes, mais également entre les pays qui soutenaient les différentes parties belligérantes.

Conclusion

La fixation générale sur le départ du président Bachar al-Assad pendant le conflit a créé un obstacle qui a empêché toute négociation sérieuse.

L’opposition et les gouvernements concernés qui les soutenaient auraient dû être poussés à suivre une ligne qui coïncidait plus avec la realpolitik qu’avec des vœux pieux, mais pratiquement aucun parti n’était prêt à remplir cette tâche apparemment impopulaire, ne serait-ce que pour des raisons politiques nationales.

Le refus de communiquer avec la partie adverse à Damas impliquait une garantie d’échec, mais il faut ajouter que la communication avec le régime syrien n’impliquait en soi aucune garantie de succès.

Il devrait aller de soi que ceux qui faisaient face au régime syrien avec une volonté limitée et des moyens limités auraient logiquement dû se fixer des objectifs limités pour accomplir ne serait-ce qu’une partie limitée de ce qu’ils voulaient accomplir.

En continuant  à maintenir des points de vue supposés moralement et politiquement corrects sur la justice, sans pourtant fournir les moyens nécessaires pour les aider à atteindre leurs justes objectifs, divers politiciens occidentaux et arabes ont indirectement aidé la guerre à perdurer, avec son cortège de réfugiés, de morts et de destruction.

Le régime syrien voulait rester au pouvoir à tout prix, alors que l’opposition souhaitait renverser le régime avec l’aide d’un soutien militaire et politique étranger, et insistait sur le fait que c’était son objectif, même quand elle a été sur le point de perdre la guerre. Les positions politiques opposées restaient trop éloignées pour que de véritables négociations puissent réussir. Apparemment, aucun médiateur n’a pu inciter l’une ou l’autre partie à modérer sa position pour parvenir à un compromis. Les deux parties ont considéré qu’il s’agissait d’une lutte pour la vie ou la mort sans quasiment aucune place pour le compromis. Avec l’augmentation du nombre de morts, de réfugiés et de destructions, cette place pour un compromis – si tant est qu’il y ait eu à un moment une telle place – a cessé d’exister.

Cet article a été traduit et édité par Syria Intelligence (Fanack, par Nikolaos van Dam, le 20 juillet 2018)

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