Sommet tripartite sur la Syrie entre l'Iran, la Russie et la Turquie, le 8 septembre 2018 à Téhéran (image kremlin.ru)

Les frappes israéliennes sont peu susceptibles de changer la nature de la relation entre l’Iran et la Russie en Syrie

Sommet tripartite sur la Syrie entre l'Iran, la Russie et la Turquie, le 8 septembre 2018 à Téhéran (image kremlin.ru)
Sommet sur la Syrie entre l’Iran, la Russie et la Turquie, le 8 septembre 2018 à Téhéran (image kremlin.ru)

Par Hamidreza Azizi, professeur en études régionales à l’université Shahid Beheshti et membre du comité scientifique du Iran and Eurasia Studies Institute (IRAS). La version originale de cet article a été publiée le 7 février sur Al-Monitor en anglais « Israel factor complicates but won’t break Iran-Russia partnership in Syria ».

Les médias iraniens avancent que la Russie et Israël collaborent contre l’Iran et que Téhéran reconsidère son partenariat avec Moscou en Syrie.

Alors que les présidents de l’Iran, de la Russie et de la Turquie s’apprêtent à participer à un nouveau cycle de pourparlers de paix pour la Syrie dans le cadre du processus d’Astana le 14 février prochain, les relations entre Téhéran et Moscou – deux principaux alliés du gouvernement syrien depuis huit ans dans sa lutte contre les groupes rebelles et terroristes – sont confrontées à un nouveau défi, en raison notamment des agissements d’Israël.

Le 21 janvier, des avions de combat israéliens ont effectué une série de frappes contre des cibles iraniennes présumées en Syrie. Ces attaques ont été considérées comme les plus graves depuis le crash d’un avion militaire russe IL-20 par un missile de défense aérienne syrien le 17 septembre. Les autorités russes ont interprété l’incident comme la conséquence d’une tentative délibérée des pilotes israéliens de tromper la défense aérienne syrienne en se cachant derrière l’avion de surveillance russe. En conséquence, Moscou a annoncé qu’elle fournirait à Damas des systèmes avancés de défense antimissile S-300 et moderniserait les capacités de défense aérienne de la Syrie. Cependant, les systèmes russes avancés, perçus par certains observateurs comme pouvant changer la donne en Syrie, étaient inactifs lors de la dernière série de frappes aériennes israéliennes.

Le chef de la Commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère du Parlement iranien, Heshmatollah Falahatpisheh, a critiqué Moscou en déclarant : « Si les systèmes S-300 en Syrie fonctionnaient correctement, l’armée israélienne serait incapable de mener facilement des frappes aériennes sur la Syrie ». Il a poursuivi en spéculant qu’il semble y avoir une coordination entre les attaques et les défenses aériennes fournies par la Russie déployées en Syrie.

L’opinion publique iranienne, qui a toujours été sensible aux liens de Téhéran avec Moscou, a été encore plus alarmée lorsque le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Ryabkov a déclaré dans une interview du 26 janvier que la sécurité israélienne est une priorité absolue de la Russie, ajoutant que l’Iran et la Russie ne sont pas considérés comme alliés de la Syrie.

Ces développements ont conduit les médias iraniens à spéculer sur la collaboration entre la Russie et Israël contre la République islamique et à se demander si les remarques de Falahatpisheh ne signifient pas que Téhéran réévalue actuellement son partenariat avec Moscou en Syrie.

Pour mieux comprendre l’état actuel de la coopération Iran-Russie en Syrie tel qu’il est perçu par les élites politiques iraniennes, il convient de noter qu’à l’heure actuelle, il n’existe pas de vision unifiée concernant l’engagement de l’Iran en Syrie et son partenariat avec la Russie dans le pays arabe. Il y a actuellement deux principaux récits en concurrence sur cette question.

Le premier, promu principalement par le camp réformiste, est une vision économique de la présence de l’Iran en Syrie qui insiste sur le fait que l’Iran doit s’impliquer sérieusement dans le processus de reconstruction du pays pour compenser ses dépenses durant les huit années de conflit dans le pays. Lors de sa récente visite officielle à Damas à la mi-janvier, Falahatpisheh a abordé cette question, affirmant que l’aide financière de l’Iran à la Syrie « doit être réglée dans le cadre des relations entre les deux pays ». Behrouz Bonyadi, un autre député réformiste, a adopté une position similaire en juin, demandant : « Pourquoi devrions-nous facilement dépenser nos richesses nationales ailleurs dans le monde sans obtenir d’avantages économiques ? » Il a également critiqué le président syrien Bachar al-Assad pour avoir « donné plus de poids » à la coopération avec la Russie qu’avec l’Iran.

Cette perspective soutient qu’à mesure que la Syrie se dirige vers la phase de reconstruction, l’Iran et la Russie deviennent des rivaux et que les Russes tentent de priver l’Iran des avantages économiques de l’après-guerre. Dans cette logique, les remarques de Falahatpisheh sur le système S-300 peuvent être interprétées comme un feu vert tacite donné par Moscou à Israël pour cibler les intérêts iraniens, affaiblissant ainsi la position de Téhéran pour avoir son mot à dire dans l’avenir syrien.

En revanche, le camp conservateur ainsi que l’appareil militaire iranien présentent un autre récit fondé sur une vision sécuritaire des liens entre l’Iran et la Russie en Syrie. Ce récit soutient que, quels que soient les avantages économiques que les deux parties pourront en retirer en Syrie et malgré les désaccords, voire les rivalités, la coopération avec la Russie a préservé les intérêts géopolitiques et de sécurité fondamentaux de l’Iran en Syrie. De ce point de vue, le partenariat avec la Russie a non seulement empêché la Syrie de tomber entre les mains de ses rivaux régionaux et trans-régionaux, mais il a également empêché la propagation du terrorisme dans la région, qui représente une menace directe pour l’Iran.

Ceux qui croient dans le deuxième récit saluent non seulement le partenariat Iran-Russie en Syrie comme un modèle réussi de coopération en matière de sécurité, mais cherchent à étendre ce partenariat à un cadre plus large de questions régionales et internationales. Le 28 janvier, le général Yahya Rahim Safavi, haut gradé proche du « Guide suprême », a déclaré que l’Iran devrait former une alliance avec la Russie et la Chine pour faire face à la « guerre hybride » que les États-Unis mènent contre la République islamique.

Quant aux liens de la Russie avec Israël, ceux qui ont une vision axée sur la sécurité semblent essayer de minimiser leur importance pour la position de l’Iran en Syrie. L’agence de presse conservatrice Tasnim a publié le 29 janvier une interview de l’ambassadeur de Russie en Iran, Levan Dzhagaryan, dans laquelle il affirme que les propos de Ryabkov sur Israël et l’Iran ont été « déformés » par les médias occidentaux et que l’Iran et la Russie sont des « partenaires stratégiques ». D’autre part, alors que la plupart des médias conservateurs iraniens ont préféré garder le silence sur les raisons pour lesquelles le système S-300 n’a pas fonctionné pendant les frappes israéliennes, le porte-parole du Corps des gardiens de la révolution islamique, Ramazan Sharif, a rejeté les informations selon lesquelles les bases iraniennes avaient été visées durant cette attaque.

Dans l’ensemble, les récentes critiques formulées par certains responsables iraniens à l’égard du rôle de la Russie en Syrie et de ses répercussions sur les intérêts de Téhéran dans ce pays déchiré par la guerre ne signifient pas que l’Iran est en train de reconsidérer son partenariat avec la Russie. Au lieu de cela, les différentes positions iraniennes sont principalement le résultat de points de vue différents sur la nature de l’implication de l’Iran dans la crise syrienne. En fait, comme cela a été dit à juste titre récemment sur al-Monitor, Téhéran et Moscou sont bien conscients de leurs points de convergence et de divergence en Syrie, mais essaient en même temps de ne pas laisser les désaccords entraver leur coopération dans les domaines d’intérêt mutuel.

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