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Une brèche dans le mur parisien contre Damas : mission de reconnaissance ou virage politique et sécuritaire?

Une brèche s’est opérée dans le mur français contre Damas. Les quatre parlementaires français qui sont arrivés à Damas débutent ce que l’on pourrait appeler de façon figurée la réanimation des relations franco-syriennes, par une rencontre avec le Président de l’Assemblée du Peuple (le parlement syrien), Mohammad Jihad Lahham. Et bien qu’une visite de parlementaires ne constitue en général guère une information matière à commentaire, l’arrivée des quatre Français, environ trois années après la « déclaration de guerre » française contre le Syrie – et la fermeture de l’ambassade à Damas, dans laquelle son hôte, Eric Chevallier, y laissa une bouteille de champagne et une lettre adressée à son successeur, qui aura le privilège de rouvrir le lieu après « une victoire imminente contre le régime syrien » , mérite plus qu’une dépêche.

La mouture de la délégation, sa nationalité mais aussi les conditions politiques dans lesquelles a émergé l’idée d’envoyer une délégation parlementaire à Damas, après une guerre dévastatrice menée par la France au sein du camp des « amis » de la Syrie, du Conseil de sécurité, des chambres d’opérations communes d’Amman et d’Antioche, font état d’un retrait du bloc français hostile à Damas, au sein du ministère des Affaires étrangères et à l’Elysée.

Même s’il est trop tôt pour s’attendre à un changement rapide dans la position française, il s’agit toutefois d’un début, de la part de l’Etat, qui a constitué – et qui continue – le fer de lance ayant mené à la fermeture de toute fenêtre au sein de l’Union européenne, pour opérer une révision de la position à l’égard de la Syrie, révision réclamée par certains pays comme l’Italie, la Suède ou la République tchèque (qui n’a d’ailleurs pas fermé son ambassade). La France, avec le Royaume-Uni, a été l’initiatrice des sanctions imposées à Damas, ainsi que de la formation d’un groupe d’amis de l’opposition syrienne. Elle a également œuvré, depuis trois ans, à la direction d’une véritable guerre diplomatique contre Damas.

Les quatre parlementaires ne sont pas des « petits » du paysage politique et législatif français, de même qu’ils sont proches des cercles de décision. Le député socialiste et cardiologue de profession, M. Gérard Bapt, représente en effet un courant prépondérant au sein du Parlement français concernant les relations au Machreq, qu’il traite par le biais des groupes d’amitié France-Liban et France-Syrie, en plus de sa proximité avec le Président François Hollande.

Quant à Jacques Myard, député UMP, il occupe une place de choix dans le courant souverainiste et nationaliste français, courant montant au sein du bloc parlementaire de droite. Il est considéré comme l’un des députés de droite les plus actifs et les plus critiques à l’encontre des politiques – de droite comme de gauche- qui se plient au pouvoir de l’Union européenne et à ses visées néo-libérales. M. Myard possède également un siège à la commission parlementaire des Affaires étrangères, celle-là même qui a tant interrogé le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, lui demandant d’opérer un changement de sa politique à l’égard de la Syrie.
Aymeri De Montesquiou, officie, lui, au Sénat, où il occupe la vice-présidence de la commission des Affaires étrangères et de la défense. Son collègue Jean-Pierre Vial est quant à lui à la tête du groupe d’amitié France-Syrie.

Il n’est guère surprenant d’entendre le Quai d’Orsay, hier, affirmer que la visite s’effectue sans aucune coordination avec lui, en vertu du principe de séparation des pouvoirs, et que la délégation ne vient porter aucune missive officielle. Mais cette visite –entourée d’ailleurs d’une grande discrétion- n’aurait pu voir le jour sans arracher l’assentiment de l’Elysée, qui a le dernier mot dans le dossier syrien.

Le ministère français des Affaires étrangères a également posé comme condition que la délégation ne rencontre pas le Président Bachar Al-Assad, et qu’elle ne soit pas accompagnée à Damas par l’ancien chef des services de renseignements intérieurs Bernard Squarcini, pour aller rencontrer le Président du Conseil de sécurité nationale, le général Ali Mamlouk. Squarcini est en effet l’un des pires pourfendeurs, au sein des services de renseignements français, de la position du chef de la DGSE, Bernard Bajolet, qui refuse toujours d’opérer une révision de sa position avec Damas, et partant, une reprise de la coopération sécuritaire avec les services syriens, pour lutter contre le terrorisme.

La décision d’une reprise de contact avec Damas, par l’intermédiaire des quatre élus, est renforcée par une convergence allant dans le sens d’une révision de la politique étrangère française en Syrie et en Russie, ainsi que pour demander des éclaircissements sur les rôles joués par le Qatar et l’Arabie saoudite dans l’alimentation du terrorisme et de l’Etat islamique mais aussi d’Al-Qaïda, particulièrement après la série d’attentats terroristes qu’a connue la France, avec la tuerie contre Charlie Hebdo.

En parallèle émerge un large courant appelant à effectuer un franc virage dans les trois dossiers, sous la pression des menaces terroristes, d’un besoin en coopération avec la Syrie, du soutien traditionnel apporté à la Russie par la droite gaulliste mais aussi de la peur grandissante du prosélytisme wahhabite dans les mosquées françaises, financé par les Saoudiens et les Qataris. De même que l’on note une certaine appréhension, particulièrement dans le milieu des services de sécurité, devant le peu d’entrain turc en matière de coopération, pour faire face à la vague des revenants de Syrie, alors que des dizaines d’entre eux continuent toujours de passer la frontière turque sans être arrêtés ni même signalés par les services de sécurité turc.

La fuite de Hayat Boumédiène, la veuve d’Amedy Coulibaly, -qui a commis l’attentat contre l’épicerie juive de Paris en janvier dernier-, partie rejoindre les rangs de l’Etat islamique en Syrie, via la Turquie, a ancré cette conviction sur l’absence d’unee réelle intention turque à coopérer.

Le courant en question conduit des pôles de la droite plus spécifiquement, à l’instar des anciens Premiers ministres François Fillon, Jean-Pierre Raffarin ou Dominique De Villepin. Soixante-dix députés ont adressé la semaine dernière une lettre au gouvernement français dans laquelle ils demandent des comptes aux Etats de la péninsule Arabique sur les sources de financements du terrorisme et sur le soutien reçu par « Daech » et Al-Qaïda.

Il est vraisemblable que la décision de se rendre publiquement à Damas, sous un vêtement politique et parlementaire, soit le fruit de fortes pressions, syriennes comme françaises. Car au cours des deux dernières années, les Syriens ont cessé de fournir aux Français les informations qu’ils détiennent sur les activités des groupes jihadistes européens dans le foyer syrien. Le Président du Conseil de sécurité national, le général Ali Mamlouk, avait reçu à ce propos, en octobre 2013, deux émissaires des services de renseignements français, par l’entremise des services secrets libanais. Les deux Français avait demandé une reprise de la coopération sécuritaire avec Paris, pour s’être entendus dire de la part des Syriens, que celle-ci était possible, mais en échange d’une réouverture des ambassades.

Cet article a été traduit et édité par Syria Intelligence (As-Safir, par Mohammad Ballout, le 24 février 2015)

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